Lettre d'adieu d'Yves SALAUN
écrite de la maison d'arrêt de Fresnes dans la Seine



Yves SALAUN

SALAUN Yves, Bernard
Né le 19 novembre 1925 à Plouguenast (Côtes-du-Nord, Côtes d'Armor), fusillé le 21 février 1944, au Mont-Valérien en Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine), lycéen, membre des FUJP.
Prison de Fresnes, le 21 février 1944

Bien chère mère
Bien cher père
Bien chers tous,

Nous voici réunis tous les trois, Le Cornec, Geffroy et moi, dans une cellule qui verra les derniers moments de notre vie. Car on vient de nous notifier la confirmation de la terrible sentence.

Terrible ? Certes, elle le sera plus pour vous que pour moi car la mort ne fait pas peur à un soldat.

N'allez surtout pas croire que je suis égoïste et que je ne pense qu'à moi, car c'est à vous que je pense, et à tous les sacrifices que vous vous êtes imposés, vous nénaine et parrain pour m'élever.

Je ne vous ai peut-être pas donné toutes les satisfactions que vous étiez en droit d'attendre de moi, mais j'ai suivi ma voie.

J'ai toujours eu l'ambition d'être soldat, j'en ai l'âme.

Ne pouvant faire partie d'une armée régulière, j'ai fait partie de cette armée souterraine et obscure de la Résistance.

J'en connaissais les dangers, mais j'en avais compris la sublime grandeur.

J'ai joué, j'ai perdu ce que d'autres gagneront, j'ai combattu pour un grand idéal : la liberté. Je mourrai avec la satisfaction certaine de savoir que d'autres achèveront l'oeuvre que j'ai, que nous avons nous tous commencée, qui mourons pour que la France vive.

Il ne faut pas vous laisser abattre par la terrible nouvelle mais relever le front devant l'adversité. Cinq des Salaun sont déjà tombés pour la France, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir perpétuer cette famille si éprouvée par les guerres.

Je ne puis vous exprimer dans cette lettre toute la tendresse que j'ai pour vous, mais je suis sûr que vous la ressentez, bien que vous soyez en droit de croire que j'aurais pu la manifester d'une autre façon, mais que voulez-vous le mal est fait et il n'y a pas à revenir sur cette question. Il est midi et nous avons encore deux heures à passer à la prison, mais je suis étrangement calme, car je m'étais fait à l'idée de ce qui m'arrive et de plus je suis sûr de pouvoir chanter, même devant le poteau.

Je n'ai pas parlé d'Annick, de Michou, de mes parents et amis, de Jean en particulier, mais combien je pense à eux.

Adieu donc, chers parents, dites adieu pour moi à la famille et aux amis. N'oubliez pas Marie. Ma suprême pensée sera pour vous et pour la France, ma Patrie.

Yves.