Prison de Fresnes, le 21 février 1944
Bien chère mère
Bien cher père
Bien chers tous,
Nous voici réunis tous les trois, Le Cornec, Geffroy
et moi, dans une cellule qui verra les derniers moments de notre vie. Car on vient
de nous notifier la confirmation de la terrible sentence.
Terrible ?
Certes, elle le sera plus pour vous que pour moi car la mort ne fait pas peur
à un soldat.
N'allez surtout pas croire que je suis égoïste et que je
ne pense qu'à moi, car c'est à vous que je pense, et à tous les sacrifices que
vous vous êtes imposés, vous nénaine et parrain pour m'élever.
Je ne
vous ai peut-être pas donné toutes les satisfactions que vous étiez en droit d'attendre
de moi, mais j'ai suivi ma voie.
J'ai toujours eu l'ambition d'être soldat,
j'en ai l'âme.
Ne pouvant faire partie d'une armée régulière, j'ai fait
partie de cette armée souterraine et obscure de la Résistance.
J'en connaissais
les dangers, mais j'en avais compris la sublime grandeur.
J'ai joué,
j'ai perdu ce que d'autres gagneront, j'ai combattu pour un grand idéal : la liberté.
Je mourrai avec la satisfaction certaine de savoir que d'autres achèveront l'oeuvre
que j'ai, que nous avons nous tous commencée, qui mourons pour que la France vive.
Il ne faut pas vous laisser abattre par la terrible nouvelle mais relever
le front devant l'adversité. Cinq des Salaun sont déjà tombés pour la France,
et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir perpétuer cette famille si éprouvée
par les guerres.
Je ne puis vous exprimer dans cette lettre toute la
tendresse que j'ai pour vous, mais je suis sûr que vous la ressentez, bien que
vous soyez en droit de croire que j'aurais pu la manifester d'une autre façon,
mais que voulez-vous le mal est fait et il n'y a pas à revenir sur cette question.
Il est midi et nous avons encore deux heures à passer à la prison, mais je suis
étrangement calme, car je m'étais fait à l'idée de ce qui m'arrive et de plus
je suis sûr de pouvoir chanter, même devant le poteau.
Je n'ai pas parlé
d'Annick, de Michou, de mes parents et amis, de Jean en particulier, mais combien
je pense à eux.
Adieu donc, chers parents, dites adieu pour moi à la
famille et aux amis. N'oubliez pas Marie. Ma suprême pensée sera pour vous et
pour la France, ma Patrie.
Yves. |